0210 - Mediums
Nous ne savons plus, aujourd’hui, ce qu’est un "somnambule magnétique", et encore moins ce que désigne l’expression de "lucidité magnétique". Mais, au XIX ème siècle, ces expressions faisaient partie du langage courant, elles évoquaient un débat passionné qui traversait alors la culture et divisait les esprits. Vers 1840, un "somnambule magnétique" était une personne que les passes d’un magnétiseur avaient plongé dans un état de conscience spécial, caractérisé par une modification et une extension de la perception. Quant au terme de "lucidité magnétique", il désignait l’ensemble des capacités de perception extrasensorielles qui semblaient s’ouvrir chez certains somnambules.
De tous les "somnambules magnétiques" qui défrayèrent la chronique au milieu du XIXème siècle, Alexis Didier (1826-1886) fut le plus renommé, et le plus étonnant. Né dans une humble famille d’ouvriers, il acquit une réputation qui passa les frontières, et stupéfia par ses démonstrations les rois et les princes de l’Europe. D’abord ouvrier graveur, puis acteur dramatique, Alexis se consacra à la démonstration de ses dons, car il se voyait investi d’une sorte de mission : prouver par des moyens expérimentaux incontestables, en plein siècle du matérialisme, l’existence et la spiritualité de l’âme. Il se mit à la disposition de tous ceux qui désiraient voir à l’oeuvre la fameuse lucidité. Il se donna tellement à cette tâche qu’il épuisa une constitution fragile et, semble-t-il, s’y ruina la santé. Il mourut en 1886.
Alexis avait besoin, pour développer sa "lucidité", d’accéder à un état de conscience différent. Quand il entrait dans l’état dit lucide, on observait chez lui quelques tressaillements musculaires ; une légère tension nerveuse convulsait ses bras et retournait ses yeux à l’intérieur des orbites. Mais il restait cependant présent à lui-même, se montrait capable de dialoguer avec ses interlocuteurs, et même de plaisanter, comme un homme parfaitement éveillé. Mais, une fois en possession de ses moyens spéciaux, il semblait capable de lire dans l’esprit de ses consultants, ou dans un livre fermé. Il pouvait se porter à distance dans lieu inconnu pour en ramener des informations vérifiables. Il pouvait voir à travers un quadruple bandeau, prédire des évènements futurs, ou encore raconter l’histoire d’un objet, et des personnes qui l’avaient possédé, ou bien avec lesquelles il avait été en contact. Alexis, littéralement, donnait "l’âge du capitaine" : il pouvait, à partir d’un objet, donner des noms, des adresses, pénétrer dans le labyrinthe des destins individuels, avec une précision qui coupait le souffle de ses consultants.
Bien que la figure d’Alexis évoque celle des oracles et des devins antiques, une telle comparaison ne peut être établie sans précautions : tout en s’inscrivant dans une vaste tradition, l’art du jeune parisien marque l’émergence d’une pratique totalement nouvelle, qui porte de façon très précise la marque du XIXème siècle, et plus particulièrement des années quarante et cinquante, où l’invention technologique se met soudain à décoller. A la mort du somnambule, en 1886, la presse magnétique le saluera comme le plus grand somnambule lucide des temps modernes. Cet éloge funèbre fait d’abord allusion à la pénétration inédite de sa seconde vue. Mais il évoque aussi la singularité d’Alexis dans l’histoire de la divination. C’est, dans les pages qui suivent, ce dernier aspect que nous allons chercher à cerner.
La figure d’Alexis, incontestablement, domine l’histoire du somnambulisme magnétique. Depuis la découverte-production de cet état de conscience par le marquis de Puységur en 1784, personne n’a porté la clairvoyance à ce niveau, et personne ne lui a donné une telle épaisseur humaine. Alexis est le plus complet des somnambules, en ce sens qu’il semble réunir sur lui la plupart des capacités qui se manifestent, en général de façon dispersée, chez les autres clairvoyants. Mais il est aussi le plus présent, le plus subtil. Il n’est pas un psychopathe ou un malade grabataire, à la manière des somnambules étudiés dans les hôpitaux par la commission Husson vers 1835 (1), ou, en Angleterre, par le docteur Elliotson à partir de 1837. Il n’est pas non plus un demi-escroc à la manière d’un Cagliostro. Jeune premier réservé, timide, mais secrètement malicieux, avec quelque chose d’aristocratique dans le maintien, unanimement apprécié pour son humour, son honnêteté, et sa disponibilité, il donne à sa pratique une sorte de hauteur nouvelle.
Mais il faut remonter plus loin dans le passé pour comprendre en quoi la figure d’Alexis domine la divination des "temps modernes". Quelques exemples rendront cette affirmation plus directement intelligible. Au siècle précédent, un Swedenborg est, au moins en puissance, un voyant aussi pénétrant qu’Alexis ; si l’on en croit les textes, il voit l’incendie qui est en train de ravager Stockholm, et, en plusieurs circonstances, se montre capable de lire dans les pensées de ses semblables, et d’obtenir des informations auxquelles, à vues humaines, il ne pouvait accéder. Mais ce sont là des capacités qu’il ne cultive pas systématiquement, et la notion même de seconde vue n’a pas, à cette époque, le sens qu’il prendra au XIX ème siècle : la clairvoyance, pour lui, s’ouvre plus sur les mondes moraux et spirituels que sur les choses d’ici bas ; comme l’écrit Balzac dans Seraphita, "l’état de vision dans lequel Swedenborg se mettait à son gré, relativement aux choses de la terre, et qui étonna tous ceux qui l’approchèrent, par des effets merveilleux, n’était qu’une faible application de sa faculté de voir les cieux. " De même, vingt ans plus tôt, en Allemagne, la fameuse voyante de Prévorst, immortalisée par l’écrivain Justinus Kerner, est capable, à l’occasion, d’aperçus fulgurants sur les choses d’ici bas, mais elle est surtout en dialogue avec les hiérarchies angéliques. Or, avec Alexis, la rupture avec le sacré semble consommée, la voyance se détourne des hiérarchies célestes et du discours allégorique pour se porter, à travers un langage univoque, vers des réalités profanes, mais avec une puissance de pénétration égale ou supérieure à celle du mage suédois ou de la visionnaire allemande.
Mais c’est surtout lorsque l’on compare l’art d’Alexis avec celui des oracles antiques, que la singularité de la voyance magnétique de 1845 éclate. Pour faire ressortir ce point, il me faut convier le lecteur à un petit détour historique.
Le discours oraculaire, on le sait, est rarement univoque, il s’enveloppe en général d’un voile symbolique et doit être décrypté. Comme c’est la représentation que nous avons aujourd’hui de la voyance en général, il convient, avant d’aller plus loin d’en donner quelques exemples. Schopenhauer, par exemple, insiste sur ce point en puisant chez Hérodote les exemples fameux relatifs aux oracles grecs :
" Ces oracles, comme les rêves fatidiques, émettent très rarement leur réponse d’une façon directe et sensu proprio ; ils l’enveloppent d’une allégorie qui a besoin d’une explication, et qui souvent même n’est comprise qu’après la réalisation de l’oracle, absolument comme les rêves allégoriques. Parmi de nombreux exemples, je noterai seulement, à l’appui de la chose, que, dans Hérodote (Histoire, livre III, chapitre LVII), l’oracle de la Pythie met en garde les habitants de Siphnos contre une troupe de bois et un héraut rouge, ce qui désignait un vaisseau samien portant un ambassadeur, et peint en rouge ; mais ce fut seulement plus tard, non immédiatement ni même à l’arrivée du vaisseau, que les Siphniens comprirent cet avertissement. Plus loin, (livre IV, chapitre CLXIII), l’oracle de la Pythie informe le roi Arcésilas, de Cyrène, que s’il trouve un fourneau plein d’amphores, il ne doit pas brûler celles-ci, mais les abandonner au vent. Or, c’est seulement après avoir brûlé dans une tour les rebelles qui s’y étaient réfugiés, qu’il comprit le sens de l’oracle, et alors la frayeur s’empara de lui. Les nombreux cas de ce genre indiquent nettement que les rêves fatidiques artificiellement amenés formaient le fond des réponses de l’oracle de Delphes, et que ces rêves pouvaient atteindre parfois la plus claire lucidité. Alors s’ensuivait une réponse directe énoncée sensu proprio." (Arthur Schopenhauer, 1992, p. 59-60)
Si l’on suit le philosophe, le discours oraculaire antique serait comme une pyramide dont la base serait allégorique, et la pointe factuelle. Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse la plus évidente est que cette capacité de voyance directe est rarement sollicitée parce que le type de démarche intellectuelle que cela suppose - l’idée d’une enquête factuelle - est encore dans les limbes. De ce fait, les tentatives de vérifier les oracles, dans l’antiquité, se comptent sur les doigts d’une main. L’un des premiers, selon Hérodote, fut Crésus, roi de Lydie, au VIe siècle. Ce dernier envoya des messagers à sept des meilleurs oracles, porteur d’un message auquel ils devaient répondre sur le champ : "Que fait en ce moment le roi de Lydie ?". Les envoyés eux-mêmes ignoraient la réponse. Cinq des oracles manquèrent le test ; un sixième ne passa pas très loin de la solution ; seul l’oracle de Delphes trouva la réponse correcte, à savoir que le roi était en train de cuire, dans un chaudron d’airain, une tortue et un agneau. Dodds, qui commente ce récit, rapporte encore la tentative beaucoup plus tardive de l’empereur Trajan, qui mit sous enveloppe scellée une tablette vierge, et la fit envoyer, avec mission d’en déchiffrer le texte, à l’oracle de Jupiter à Baalbeck, spécialisé dans la lecture de lettres non ouvertes. L’oracle lui fit retourner la lettre avec le cachet intact, en même temps qu’une autre lettre contenant la réponse du dieu. Lorsqu’on l’ouvrit, on constata qu’elle contenait... un payrus vierge. Ces tentatives de vérification furent perçues en leur temps comme des démarches impies, voire blasphématoires (2), et il est significatif qu’elles furent le fait d’un roi et d’un empereur, c’est-à-dire d’humains exceptionnels, susceptibles de songer à défier les dieux. Et personne ne songea à mettre en doute que leur succès était déjà l’omniscience divine.
La voyance classique, on le voit, ne s’exerce pas en dehors d’un cadre religieux, qui lui donne son sens, elle descend rarement sur des cibles univoques, et même quand elle se déploie de façon non allégorique, quand elle porte sur des événements concrets, elle est pliée à ce sens. Ainsi, les accès de voyance de Jeanne d’Arc s’extraient du discours symbolique et portent sur des événements vérifiables (3). Mais ils restent pliés à un sens, ils s’exercent dans le cadre d’une mission divine. L’exemple fameux de la découverte de l’épée de Sainte-Catherine de Fierbois, par exemple, met en évidence le thématisme de la voyance dans l’économie du psychisme chrétien. Les Voix signalent à Jeanne d’Arc une épée, sur laquelle sont gravées cinq croix, enterrée au pied de l’autel de l’église de Fierbois. Il la lui faut, elle va la protéger, c’est un don de Catherine, une des saintes qui la guident. Elle la fait quérir ; on creuse à l’endroit indiqué, on trouve l’épée rouillée, marquée des croix. Or, trouver un objet perdu, ignoré de tous, enterré dans endroit éloigné, c’est ce que saura faire, quatre-cents ans plus tard, un Alexis Didier. Mais il le fera à la demande, sans que l’objet soit chargé pour lui d’un sens transcendant, ou même personnel.
Ainsi, le corpus magnétique du XIXème siècle nous arrache à ce contexte religieux de la divination et nous confronte à quelque chose de nouveau. La clairvoyance d’Alexis n’est pas, comme le laisse entendre le discours dominant quand il pense qualifier la voyance en général, construite pour esquiver l’évaluation ; elle est au contaire tendue dans un effort constant pour lui donner prise. Et elle aboutit, à première vue, à des performances dont la précision est sans équivalent connu. On trouvera difficilement, par exemple, dans les archives, un voyant capable de lire à la demande une ligne dans la page prise au hasard d’un livre non coupé, ou encore de se porter en esprit vers une maison éloignée, puis dans une pièce de ce château, puis dans un coffre de cette pièce, pour finalement lire la couverture d’un livre qui s’y trouve enfermé, pratiquement comme s’il l’avait sous les yeux. On ne trouvera pas davantage, en se penchant sur les prestations d’Alexis, les propos oraculaires et ambigus, les sens multiples, qui sont censés caractériser le discours divinatoire en général. Alexis n’a pas besoin de marc de café, de cartes, de boules de cristal, ou d’un support quelconque. Il se passe également de guides surnaturels, et exerce ses dons en dehors des cadres religieux traditionnels. Se détournant des réalités célestes, séduisantes mais invérifiables, il vient poser un regard d’aigle sur les choses d’ici-bas, en s’exprimant dans un langage nettoyé de tout sens second, de tout halo allégorique. De ce fait, il est l’exacte antithèse de la seule voyante du XIXème dont la renomée puisse être comparée à la sienne, la fameuse Marie-Adélaïde Lenormand. On peut dire que la sibylle Lenormand est l’archétype de la voyante telle qu’on se la représente aujourd’hui. Elle excelle surtout dans la prédiction, mais ses prédictions sont des rétroprédictions, qui lui permettent de s’inviter sur la scène l’Histoire. Véritables exempla, ses hauts faits se déroulent dans une sorte de passé antéieur ; les illustrations qui ouvrent ses ouvrages dérivent des évnements qui, selon toute vraisemblance, n’ont pas eu lieu, comme la visite mythique de l’Empereur, venu la consulter incognito. Elle écrit dans un jargon ampouléé où chacun peut puiser ce qu’il désire. Elle a recours à tout le bric à brac de la magicienne de music hall - qui remplira des malles entières quand la police viendra l’arrêter (4). Rien de tel chez Alexis : il se détourne de la prédiction, n’écrit pas de "souvenirs prophétiques", ne prétend pas infléchir les événements de l’Histoire, n’a recours à aucun des procédés de la mancie, ne se cache derrière aucun jargon. Voici à titre d’exemple, une séance relatée par Mauté de Fleurville, un aristocrate qui a assisté aux démonstrations du clairvoyant pendant une décennie :
" Au nombre (assez grand) des assistants de ce jour-là, se trouve un jeune homme blond, silencieux, qui nous semble être un étranger. Il regarde curieusement Alexis, examine comment on calfeutre ses yeux, suit tous les interrogatoires qu’il subit, écoute sa lecture des lettres, des papiers qu’on lui remet, et puis il demande à Marcillet l’autorisation de remettre dans la main du somnambule un paquet qu’il montre. Cela fait, il se met à l’écart et il ne quitte plus des yeux Alexis. Quant à nous, nous ne perdons pas de vue cet étranger qui ne prononce pas une parole. Le paquet était assez gros et ficelé pour qu’on ne puisse pas soupçonner ce qu’il contenait. Alexis le laisse dans sa main, le porte un instant sur sa tête, près du front, réfléchit, cherche, et dit : - Il y a dans ce paquet un objet en métal... en fer... ou plutôt en acier...ça coupe... - Un couteau, dit quelqu’un. - Non, dit Alexis, pas un couteau ordinaire... on s’en servait...pour couper de la chair humaine... - Un scalpel, pour disséquer, dit un autre. Le jeune étranger ne disait rien ; mais il ne perdait pas un mot. Je le pris pour un étudiant en médecine. - Non, reprit Alexis...pas de la chair morte...de la chair vivante... - Alors, un bistouri ? dit un médecin.- Non, ce n’est pas encore cela, s’écria Alexis impatienté (l’étranger était vivement ému). Je cherche...Ah ! Il servait à faire des anges..
Exclamation générale ; rires de la plupart des spectateurs ! Le jeune homme devint pâle, puis rougit, une transpiration abondante inonde son visage. (On faisait peu attention à lui). Alexis reprend : - Oui, c’est bien cela... pour faire des anges... Le propriétaire s’emparait des enfants... il les tuait pour les envoyer dans le paradis... Quand il surprenait un homme et une femme endormis dans un bois ou dans un endroit écarté... il leur coupait le cou...Ou il leur enfonçait ce petit couteau dans le coeur...pour en faire des anges... disait-il. - Comme Papavoine à Vincennes ? s’écria-t-on. - A qui appartient ce couteau ?- A quelqu’un, pas de Paris, dit Alexis, du Nord. - De Lille, de Valenciennes ? - Plus loin.- De Belgique ? - Plus loin.- De Hollande ?- Plus loin... Ah... de Suède, je vois.
L’étranger se lève, essuie sa figure et d’une voix entrecoupée par l’émotion, il dit - Ce n’est pas la peine qu’Alexis cherche davantage ! Il a tout vu, tout dit, c’est la vérité. Ce petit couteau (en disant cela, il ôtait tous les papiers et il le montrait) appartenait à notre Papavoine suédois qui attirait les enfants pour les tuer et en faire des anges. Il coupait le cou, ou il perforait le coeur des hommes et des femmes qu’il surprenait, endormis, pour en faire des anges. On finit par le soupçonner de tant de meurtres ; on le surveilla et on le surprit coupant le cou à une pauvre femme endormie au coin d’un bois. Il fut arrêté, mis en jugement, condamné à mort et exécuté sans qu’on ait pu obtenir de lui d’autre motif que celui de faire des anges et sans qu’on ait pu découvrir avec qui il assassinait ses victimes. L’exécuteur, après sa mort, donna ses vêtements à un agent de police qui l’avait assisté et aidé. Celui-ci lui les remit à un tailleur pour les découdre et en faire un vêtement pour son petit garçon. Ce tailleur découvrit ce petit couteau soigneusement caché dans la doublure de l’habit, et il le restitua à l’agent auquel je l’ai acheté et mis de côté sans en parler à personne, parce que je voulais venir à Paris et surtout le remettre, bien soigneusement enveloppé et dissimulé, à Alexis, dont j’avais beaucoup entendu parler. Je pensais que ce serait une merveille s’il pouvait dire à quoi servait ce couteau unique au monde, et que personne, si ce n’est l’agent de police, ne savait être entre mes mains."(Mauté de Fleurville, 1873,p.91 sq.)
Cet extraordinaire récit appellerait bien des commentaires. Je me contenterai, pour rester dans le fil de l’exposé, d’insister sur le fait que le voyant est parfaitement explicite. Nulle exégèse n’est requise pour interpréter son propos, il est dans le fait : il s’agit d’un assassin, d’un assassin suédois, d’un tueur en série, de l’arme avec laquelle il a perpétré ses crimes, et non pas, par exemple, d’une métaphore de la mort dans laquelle ont peut trouver, si on y tient, le sens premier d’un criminel effectif.
Le jeune somnambule est d’ailleurs pleinement conscient de la singularité de sa pratique, et s’explique dans son petit ouvrage sur les raisons qui le poussent à éviter le langage oraculaire dans lequel se complaisent encore la plupart des voyants de son temps :
"Il serait inutile de vouloir le nier, le caractère de l’erreur est l’indéfini. Du moment où un esprit flotte dans les ténèbres du nébuleux, c’est un esprit égaré. Aussi, dans nos expériences, nous sommes-nous perpétuellement complu à être précis, clair et net comme la langue française dans laquelle nous nous exprimions. Les renseignements sans précision laissent l’esprit dans le vague et l’indécision. Les somnambules qui cherchent dans l’ambiguité de leurs termes et l’obscurité de leurs paroles à éblouir leur consultant, dorment peut-être, mais à coup sûr ils ne sont pas lucides. J’ai, pour ma part, retiré un immense avantage de l’habitude d’être, dans l’état de veille, en rapport avec le public, c’est celui de pouvoir lui parler un langage qu’il comprît.(5)"
Cela ne veut évidemment pas dire que les voyants modernes surclasseraient ceux des peuples antiques ou des Primitifs - il y aurait là un très amusant et très embarrassant paradoxe ! - mais que le cahier des charges de la profession a changé, et correspond aux exigences de la société du XIXème siècle. Les voyants du passé ne pouvaient songer à diriger leurs facultés vers ce type de performances "à vide", "pour voir", en apparence épurées, désymbolisées, tout simplement parce que, pour les hommes de cette époque, une telle exigence eût été dépourvue de sens ; il fallait, pour que la voyance se déploie dans cette direction, une société où s’installe l’exigence du fait, où les catégories du réel soient clairement définies, et où la rationalité optique domine toutes les autres procédures de la pensée.
Cet alignement, au moins tendanciel, de la voyance sur la rationalité optique, est évidemment le point décisif, le signe des temps par excellence, et il est riche d’enseignements sur la nature même de l’objet que nous cherchons à cerner. Les dates parlent d’elles-mêmes. La saga d’Alexis coïncide exactement avec la décennie de foisonnement préindustriel où la photographie conserve son pouvoir de stimulation et de fascination. Sa carrière de voyant magnétique commence en 1843. Or, les années précédentes, deux inventions ont modifié profondément la condition des hommes : la première transmission d’un message par le télégraphe électrique, et le daguerréotype. Par les stimulations qu’elles fournissent au désir humain, ces deux inventions vont se répercuter dans la pratique de la clairvoyance magnétique : la première invite à penser le voyage somnambulique sur le mode d’une transmission instantanée et univoque d’information ; la seconde, à laquelle nous nous intéresserons davantage parce qu’elle est française, installe dans les esprits l’idéal de la précision optique ; soudées et projetées dans l’imaginaire, elles ouvrent la représentation d’un sorte d’oeil-pseudopode immatériel susceptible de s’allonger et d’aller se poser à sa guise sur la cible de son choix, sans être arrété par des obstacles ou par la distance, pour en ramener des informations précises. Elle permet aussi, comme le fait Balzac dans Le Cousin Pons, de fournir un modèle permettant de penser les facultés somnambuliques (6). On a oublié aujourd’hui le bouleversement du regard qu’a provoqué le daguerréotype. Sur la plaque, la réalité apparaît comme on ne l’a jamais vue ; les choses se dévoilent avec une précision inusitée, dans un fourmillement du détail, une richesse que la perception naturelle, globale et thématique, atténue ou gomme la plupart du temps. Le spectateur découvre comme un excès de réel qui le suffoque, il s’abîme dans une sorte d’extase matérielle. En même temps, comme le montre Walter Benjamin, la nouvelle découverte détruit l’aura qui, dans le monde vécu, enveloppe spontanément les choses.
Or, Alexis ne nous a pas attendus mettre sa pratique en rapport avec les nouvelles découvertes : à ses yeux, le voyage somnambulique s’effectue à la vitesse fugurante du télégraphe électrique, et on peut en ramener des informations d’une précision daguerréotypique . C’est pour atteindre cette précision qu’il s’efforce de dépouiller la voyance de son ambiguité sémantique ; et, si l’on en croit certains récits, il parvient parfois, au terme de cet effort, à livrer sur des cibles des détails tels qu’après vérification on découvre à la fois, et qu’ils étaient exacts, et que le regard "naturel" les avait oubliés. C’est ainsi, par exemple qu’à plusieurs reprises le voyant décrit des tableaux en donnant des détails que les consultants croient imaginaires, et qu’ils découvrent après coup, en inspectant l’oeuvre ; or, ce sont des remarques analogues qui viennent naturellement à ceux qui découvrent les premiers daguerréotypes : ils voient sur les plaques des détails de leur environnement familier qu’ils n’avaient jamais remarqués, ils le découvrent comme ils ne l’on jamais vu .
C’est finalement un officier de cavalerie, à première vue plus expert dans le maniement du sabre que de la plume, c’est Marcillet, donc, le fougueux magnétiseur d’Alexis, qui résumera cette analyse de la façon la plus concise en affirmant, dès 1842 : le magnétisme est le daguerréotype de la pensée.
Mais Alexis ne nous intéresse pas seulement comme une figure culturelle, comme un révélateur de la société Louis-Philipparde ; il nous interpelle aussi - et même davantage - par les phénomènes de perception extrasensorielle qu’il est censé déployer dans le sommeil lucide. Examiner ce point me ferait sortir des limites que j’ai voulu donner à cet article, mais ne pas le mentionner priverait ma démonstration de son ressort ; aussi me contenrai-je de résumer les conclusions d’une longue enquête : oui il est probable qu’Alexis avait, au moins, en partie, les dons qu’on lui attribuait. Si les résultats auxquels je suis parvenu sont fondés, ils montrent que l’approche historique et contextuelle ne s’oppose pas nécessaireent à l’approche factuelle, comme on le pense le plus souvent, sans le dire clairement, mais vient au contraire la compléter. Les facultés de voyance et de divination ne sont pas neutres et désincarnées. Elles se manifestent à travers des sujets concrets, et portent toujours la marque d’un temps et d’un lieu. Mais le fait qu’il en soit ainsi ne peut jamais constituer un argument contre leur réalité.
Notes
(1) Sous la Restauration, en effet, l’intérêt pour le magnétisme animal renaît dans les milieux médicaux, surtout pour le somnambulisme. Ce qui aboutira à la création d’une commission officielle de l’Académie de médecine, qui reconnaîtra la plupart des faits allégués par les magnétiseurs, mais qui sera enterrée par la commission suivante. Pour ce qui nous concerne ici, cette première commission, dirigée par le docteur Husson, avait recruté ses sujets chez des malades hospitalisés, ce qui était contraire à l’esprit des premiers magnétiseurs, qui refusaient cette médicalisation de leur pratique.
(2) Michelet, dans son ouvrage sur Jeanne ( Jeanne d’Arc, 1853) laisse planer sur les voyances de la Pucelle une certaine ambiguïté, mais les rappporte néanmoins fidèlement : elle reconnaît le roi Charles VII qu’elle n’a jamais vu, au milieu d’une foule, et alors que l’on a pris les précautions pour que rien ne le distingue des personnes présentes (p.32) ; elle fait chercher l’épée de Sainte Catherine derrière l’hôtel de Sainte-Catherine de Fierbois. Elle prédit sa blessure (p. 50) ; elle voit l’homme qui l’a vendue (p. 78), prédit le jour de la libération de Compiègne (p.96)...
(3) Dodds, 1973, p. 166. Xénophon, notamment, considère comme blasphématoire l’attitude du roi.
(4) Sur la sibylle Lenormand, voir Eloïse Mozzani, Magie et superstitions de la fin de l’Ancien régime à la Restauration, Laffont 1988, chapitre XVI.
(5) Ce texte est tiré de l’autobiographie d’Alexis, qui a été éditée par l’écrivain Henri Delage sous le titre "le sommeil magnétique expliqué par le somnambule Alexis en état de lucidité (1857,p.65)
(6) "Le monde moral est taillé pour ainsi dire sur le patron du monde naturel ; les mêmes effets doivent s’y retrouver avec les différences propres à leurs divers milieux. Ainsi, de même que les corps se projettent réellement dans l’atmosphère en y laissant subsister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l’arrête au passage ; de même les idées, créations réelles et agissantes, s’impriment dans ce qu’il faut nommer l’atmosphère du monde spirituel, y produisent des effets, y vivent spectralement,(...) et, dès lors, certaines créatures douées de facultés rares peuvent certainement apercevoir ces formes ou ces traces d’idées." (Le cousin Pons, Gallimard, 1973, p. 143.)
Bibliographie :
Balzac Honoré de , 1986, Seraphita, Berg international 1973, Le cousin Pons, Paris, Gallimard.
Benjamin Walter , 2000, "Petite histoire de la photographie", Oeuvres, tome II, Paris, Gallimard-Folio Essais, p. 295-321.
Delage Henri, 1857, Le sommeil magnétique expliqué par le somnambule Alexis en état de lucidité, Paris.
Dodds E. R., 1973, "Supernormal Phenomena in in Classical Antiquity", in The Ancient Concept of Progress and other Essays in Greek Litterature and Belief, Oxford Clarendon Press.
Fleurville Mauté (de), 1873, Etudes sur le magnétisme animal, Paris.
Kerner Justinus, 1900 (1829), La voyante de Prévorst [Die Seherin von Previst, über das innere Leben des Menschen], Paris, Chamuel.
Meheust Bertrand, 2003, Un voyant prodigieux, Alexis Didier (1826-1886), Paris, Les empêcheurs de penser en rond.
Melon Marc-Emmanuel, 2001, "Cultures visuelles au XIX ème siècle", Voir, n°22.
Michel Jules , 1853, Jeanne d’Arc, Paris, Hachette.
Mozzani Eloïse, 1988, Magie et superstition de la fin de l’Ancien régime à la Restauration, Paris, Robert Laffont.
Schopenhauer Arthur , 1992 (1850), Essai sur les fantômes, Paris, Critérion.
Source: http://www.metapsychique.org/Le-clairvoyant-Alexis-Didier-1826.html
Par Bertrand Méheust
Bertrand Méheust a mené une étude approfondie d’un "somnambule magnétique" du XIXe siècle, Alexis Dider. Il l’a presenté lors du Colloque international sur le mythe organisé par l’Unité de recherches "psychanalyse et pratiques sociales" (CNRS-Université de Picardie (Amiens) et de Paris 7). Nous reprenons ici la discussion lors de la table ronde qui suivait cette présentation.
Jean-Pierre Peter : Y-a-t-il eu d’autres cas d’une voyance aussi étonnante ?
Bertrand Méheust : Dans le style d’Alexis, il y a eu d’autres somnambules au XIX° siècle, mais aucun n’ a été aussi sidérant qu’ Alexis Didier. Prenons la jeune Léonide Pigeaire. A l’époque de l’affaire où elle se trouve impliquée, son don se limite à la lecture à travers les corps opaques. Alexis, lui, concentre tous les dons présumés que l’on trouve dispersés chez les autres clairvoyants : Il voit à travers les corps opaques, il se porte dans des lieux éloignés, il raconte l’histoire d’un objet, il fait du diagnostic médical à distance, etc. Cependant il aussi une limite, peut être imposée par le contexte : c’est qu’il se risque rarement à prévoir l’avenir. Ce qui est paradoxal, car, aujourd’hui, quand on pense voyance, on pense automatiquement prophétie, précognition, prévision de l’avenir. Peut-être pense-t-il qu’il est déjà bien assez difficile de voir à distance, de faire de la psychométrie. Mais il y a sans doute une autre explication, dont le livre de Walter Benjamin sur Baudelaire nous fournit peut-être la clé. Benjamin montre qu’à l’époque de Baudelaire, l’aristocratie louis-philipparde ne s’intéresse pas à l’avenir, comme si elle sentait que son temps est compté. Or cela retentit dans la pratique de la voyance, et particulièrement dans celle d’Alexis. Toujours, les aristocrates viennent le consulter avec des objets chargés d’histoire, des reliques familiales, ils sont tournés vers le passé. La clairvoyance d’Alexis est sollicitée vers le passé, ou vers des cibles situés dans l’espace, et très rarement vers le futur. Pourtant, quand on lit attentivement les récits des séances, on voit, de temps à autre, jaillir une sorte d’éclair prophétique, concernant tel ou tel événement à venir. Les consultants relèvent en général le fait, mais semblent rarement lui accorder un prestige particulier. Ils ne cherchent pas à solliciter ce type de clairvoyance, à le cultiver séparément. Cette attitude est pour nous très étrange, mais aussi très révélatrice ; elle montre peut-être la différence entre une société avalée par le futur comme la nôtre, et la culture du XIX° siècle .
J’ajouterai que, sur le strict plan des faits, cette bizarrerie, quand on y réfléchit, apporte un argument de plus contre l’idée que les réussites d’Alexis seraient le résultat de trucages. Je sais bien qu’aujourd’hui les anthropologues affectent de dédaigner la question factuelle ; mais, moi, je la trouve capitale. Concernant les pouvoirs présumés d’Alexis, donc, la seule hypothèse qui subsiste dans la plupart des cas, c’est qu’Alexis disposait d’une équipe de comparses. Dès lors, pourquoi se priver d’effets spectaculaires comme la voyance du futur ? Un compérage portant sur un événement futur n’est pas plus difficile à monter qu’un autre. Or, le fait est là : on ne trouve pas de tels récits dans le corpus.
Thierry Melchior : Alexis se trouve-t-il dans un état tout-à-fait naturel lorqu’il fait ses voyances, ou bien a-t-il besoin d’un autre pour se mettre dans l’état approprié ?
Bertrand Méheust : C’est clairement la deuxième solution qui est la bonne. Voici comment se passe une séance. Le magnétiseur entre dans la pièce où a lieu la séance après que les yeux du somnambule ont été bandés. Il effectue ses passes, presse les mains d’Alexis, ou bien le fixe intensément du regard. En quelques minutes le sommeil magnétique arrive. Une telle rapidité peut étonner, et certains, à l’époque, on pensé que tout cela était simulé. Mais l’on sait aujourd’hui que l’habitude de la magnétisation permet une entrée très rapide dans l’état spécial. Mrs Piper, la grande voyante américaine qu’étudiera William james à la fin du XIX° siècle, entrait dans la transe avec la même facilité. Il suffisait de lui presser la main. Pour produire le sommeil magnétique, les magnétiseurs restaient absolument silencieux, la parole n’intervenait jamais pour plonger le sujet dans l’état magnétique, comme ce sera le cas quand, à la fin du XIX° siècle, les médecins s’empareront du mgnétisme, rebaptisé entre temps hypnotisme, pour le produire à leur manière. Les magnétiseurs, eux, rejettaient l’usage de la parole parce qu’ils refusaient d’induire des suggestions chez leurs patients. Il voulaient seulement les plonger dans un état spécial où leurs facultés de lucidité pouvaient s’épanouir. La parole n’intervenait que comme adjuvant, pour encourager le sujet dans ses descriptions des cibles, et jamais pour lui suggérer en quoi ces cibles pouvaient consister.
Une fois qu’Alexis était mis dans l’état approprié, il passait par une phase de spasmes musculaires qui était parfois impressionnante ou désagréable pour les témoins : son visage était parcouru de tics et de grimaces, comme s’il souffrait, comme s’il était envahi par quelque chose. Puis il retrouvait son calme, et alors, au dire des témoins, il apparaissait comme un homme éveillé, capable de discuter, de plaisanter. Sauf que sa personnalité avait changé. A la place du jeune homme timide et effacé, on avait un oracle impressionnant d’audace et de présence. Alexis, fils d’un cordonnier, a été reçu dans la famille royale, chez le duc de Montpensier, le plus jeune fils de Louis-Philippe, qui avait quelques années de plus que lui. Eh bien, dans son état spécial, il ne se démontait pas du tout, il tutoyait le duc, selon la légende tout au moins, et lui quémandait des cigares. Bref, j’insiste sur ce point, sa présence est accrue, sa parole tombe avec précision, coupante, sans réplique. Il y a aussi chez lui un côté "trickster" ; il s’amuse de la sidération que ses dons produisent sur ses semblables, il joue. N’oubliez pas qu’au sommet de sa gloire, il a une vingtaine d’années !
France Schott-Billmann : Tu le présentes comme un homme qui se pense investi de la mission de lutter contre le matérialisme ambiant. N’a-t-il pas essayé de créer une école, d’avoir une filiation spirituelle ?
Bertrand Méheust : Il ne se présentait pas du tout comme un mystique ayant un enseignement spirituel, il était d’ailleurs beaucoup trop modeste pour cela. D’ailleurs, quand on lit les récits des séances, on est sur ce point très déçu : la voyance d’Alexis n’est pas une voyance à portée spirituelle, elle scrute le premier degré des choses. Il n’y a pas de symboles, de pathos mystique dans le discours d’Alexis, mais simplement une extrême attention à la vie, d’ailleurs stupéfiante dans son genre. Mais cela ne veut absolument pas dire qu’Alexis est indifférent aux choses spirituelles, pour autant que l’on puisse en juger par les textes qu’il nous a laissés. Ce qu’il cherche à faire, c’est prouver par des voyances portant sur des faits vérifiables la spiritualité de l’âme. Il ne se bat pas pour un dogme particulier, mais pour une philosophie spiritualiste. Bref, c’est un véritable héros balzacien.
Franc Schott-Billmann : C’était un individualiste ?
Bertrand Méheust : C’était surtout un homme qui, avec les années, a sans doute vécu de plus en plus mal son personnage public ; quelqu’un de discret, qui vivait dans le retrait ; d’ailleurs, après la trentaine, il s’est effacé volontairement, en partie pour des raisons de santé, mais en partie seulement. Il faut en effet préciser qu’il a eu des ennuis avec la justice pour avoir pratiqué la voyance, art qui, à l’époque, tombait encore sous le coup de la loi. Il a été condamné à de la prison, puis acquitté en appel grâce à la plaidoierie de Jules Favre, un des maîtres du barreau de l’époque. Favre a réussi à convaincre le juge qu’il ne pouvait condamner un homme pour la simple raison qu’il pratiquait la voyance, si par ailleurs il n’y avait pas de maneuvres délictueuses avérées. Mais il est probable que par la suite, Alexis a cherché, autant que possible, à éviter ce genre d’ennuis, et, pour ne pas devenir un récidiviste, il s’est effacé.
Bertrand Hell : Est-ce qu’il y a des traits qui évoquent chez Alexis un état de possession ?
Bertrand Méheust : Si l’on veut, à condition de reconnaître le caractère très particulier de cette possession. Si Alexis est possédé, ce n’est pas par un génie, un ancêtre, un décédé, bref, une entité qui ne serait pas lui. Si on admet qu’il est possédé, c’est par une autre dimension de lui-même qui serait plus lui-même que lui-même, bref par ce que les Anglais appelleront un " higher self". On est encore, avec Alexis, en plein magnétisme animal. Pour les magnétiseurs, ce que révèle la transe magnétique, c’est ce qui deviendra chez Bergson le moi profond. En même temps que cette personne cachée, plus dense, plus authentique, se révèlent des potentialités inconnues de l’âme humaine, et l’on voit alors surgir la "lucidité magnétique", c’est-à-dire l’ensemble des capacités cognitives extrasensorielles. Ces deux facettes de la transe magnétique sont très nettes chez Alexis, elles surgissent en même temps. Alexis a d’ailleurs constaté cela, et affirmé dans ses mémoires que, pour être vraiment lucide, le somnambule devait accéder à un état de liberté intérieure. Quand il est dans cet état, il n’est plus le même, il est le vrai Alexis. Il éclate d’intelligence et de présence, il en fait même parfois un peu trop, il plaisante, circule dans la pièce, se met au piano, attaque une bouteille de sherry, tout en révélant aux consultants tels secrets de leur vie personnelle.
Bertrand Hell : Je suis frappé de ce que vous nous dites, car de nombreuses analogies me viennent à l’esprit. A Madagascar par exemple, pendant les cérémonies du Rumbou, un initié peut plonger l’autre en transe uniquement en lui tenant brièvement la main. Il y a alors une période de spasmes ; chez les gens de Madagascar, on explique cette phase en disant que c’est le génie qui arrive. Comme il s’agit d’un mort, le processus est tenu pour douloureux. Mais vous avez aussi chez le sujet cette habilité verbale, ce goût pour l’alcool, cette tendance au cabotinage. Vous avez signalé qu’à cette époque, au XIX° siècle, il y a toute une série de somnambules comme Alexis. Tous sont différents, chaque voyant est unique. Mais on doit aussi se demander s’il n’y a pas, sous cette diversité, des traits récurrents. Y a-t-il une séquence qui serait commune à tous ?
Bertrand Méheust : Le trait absolument récurrent, c’est l’oubli au réveil. Tous les somnambules, depuis la Révolution française, passent par cette séquence obligatoire : ils s’endorment, tombent en somnambulisme, puis, au réveil, ne se souviennent absolument pas de ce qu’ils ont fait et dit pendant la séance. Maintenant, la question qui reste ouverte, c’est celle de savoir si cet oubli est simulé ou non. Comme je l’ai dit dans mon exposé, tout dépend du sens que l’on veut donner à ce terme. Ce que je crois pouvoir exclure, c’est l’idée d’une simulation consciente et organisée menée dans le but de tromper. Mais on peut très bien admettre qu’il s’agit d’une convention sociale intériorisée. On peut d’ailleurs, en y réféchissant, trouver une fonctionnalité à cet oubli au réveil. Il fallait qu’après chaque séance, après ses incursions dans la labyrinthe des destins individuels, le somnambule puisse se purger la mémoire. Donc, il y aurait bien une finalité à se plonger dans le fleuve du Léthé. Il faut signaler d’autre part qu’un certain nombre de traits militent en faveur d’une transe "réelle". Quand Alexis entre dans le sommeil magnétique, cela a été abondamment décrit, sa pupille est fixe et dilatée ; certains textes précisent même qu’elle l’ est restée pendant toute la séance. Il a ce regard fixe et vide quand on l’invite à se porter en esprit sur des cibles situées dans un endroit éloigné. En revanche, quand on lui apporte une boîte ou une lettre scellée, il ferme les yeux, pour meiux l’inspecter... Quand parfois un consultant soulève sa paupière, il constate que les yeux sont révulsés dans un état de strabisme convergent prononcé, de sorte que, même sans bandeau, il ne pouvait rien voir. Ces traits me semblent difficiles à simuler de façon constante.
Thierry Melchior : Pour rebondir sur ce que tu viens de dire, cette technique de tourner les yeux vers le haut est employée pour induire l’état hypnotique. On demande aux gens de fixer leur voûte cranienne. A dire vrai, on ne l’utilise plus guère.
Les voyages somnambuliques au XIXème siècle : le cas troublant d’Alexis Didier (1826-1886)
Par Bertrand Méheust
Je crois devoir, en préambule, insister sur ce point : les "voyages mentaux" dont je vais vous parler ne s’inscrivent pas, comme ceux que l’on vient de vous décrire, dans le registre de la pathologie ; ou du moins, pas d’une façon évidente*. Il ne s’agit pas de vécus qui s’imposeraient à des sujets possédant par ailleurs un profil médical, mais d’expériences volontairement recherchées par des personnes à des fins d’exploration scientifique. Alexis Didier, dont je vais vous entretenir, ne souffrait de rien de particulier à l’époque où il exerçait son don - si ce n’est, éventuellement, de la condition humaine.
Nous ne savons plus, aujourd’hui, ce qu’est un "somnambule magnétique", et encore moins ce que désigne l’expression de "lucidité magnétique". Mais, au XIX° siècle, ces expressions faisaient partie du langage courant, elles évoquaient un débat passionné qui traversait alors la culture et divisait les esprits. Vers 1840, un "somnambule magnétique" était une personne que les passes d’un magnétiseur avaient plongé dans un état de conscience spécial, caractérisé par une modification et une extension de la perception. Quant au terme de "lucidité magnétique", il désignait l’ensemble des capacités de perception extrasensorielles qui semblaient s’ouvrir chez certains somnambules.
De tous les "somnambules magnétiques" qui défrayèrent la chronique au milieu du XIX° siècle, Alexis Didier (1826-1886) fut, à juste titre, le plus renommé, et le plus étonnant. Né dans une humble famille d’ouvriers, il acquit une réputation qui passa les frontières, et stupéfia par ses démonstrations les rois et les princes de l’Europe. D’abord ouvrier graveur, puis acteur dramatique, Alexis se consacra à la démonstration de ses dons, car il se voyait investi d’une sorte de mission : prouver par des moyens expérimentaux incontestables, en plein siècle du matérialisme, l’existence et la spiritualité de l’âme. Il se mit à la disposition de tous ceux qui désiraient voir à l’oeuvre la fameuse lucidité. Il se donna tellement à cette tâche qu’il épuisa une constitution fragile et, semble-t-il, s’y ruina la santé. Il mourut en 1886.
Alexis avait besoin, pour développer sa "lucidité", d’ accéder à un état de conscience différent. Quand il entrait dans l’état dit lucide, on observait chez lui quelques tressaillements musculaires ; une légère tension nerveuse convulsait ses bras et retournait ses yeux à l’intérieur des orbites. Mais il restait cependant présent à lui-même, se montrait capable de dialoguer avec ses interlocuteurs, et même de plaisanter, comme un homme parfaitement éveillé. Mais, une fois en possession de ses moyens spéciaux, il semblait capable de lire dans l’esprit de ses consultants, ou dans un livre fermé. Il pouvait se porter à distance dans un lieu inconnu pour en ramener des informations vérifiables. Il pouvait voir à travers un quadruple bandeau, prédire des événements futurs, ou encore raconter l’histoire d’un objet, et des personnes qui l’avaient possédé, ou bien avec lesquelles il avait été en contact. Alexis, littéralement, donnait "l’âge du capitaine" : il pouvait, à partir d’un objet, donner des noms, des adresses, pénétrer dans le labyrinthe des destins individuels, avec une précision qui coupait le souffle de ses consultants.
Assistons, par exemple, à une séance donnée au début de 1847 chez le duc de Montpensier, le fils du roi Louis-Philippe. Ce jour là, on cherche à tester la capacité du somnambule, de se porter à distance dans un lieu inconnu, et de voir à travers les corps opaques. Monpensier affiche d’abord un scepticisme hautain qui semble paralyser le jeune somnambule ; et pourtant les tests vont être couronnés de succès. Pour commencer la séance, le duc se représente un certain lieu, et demande au somnambule de s’y porter et de le décrire. Alexis visualise aussitôt un appartement avec, en fond de décor, les pyramides de l’Egypte. C’est bien à cela que pensait le duc. Du coup le fils du roi, ébranlé, tente une autre expérience. Il a amené un petit coffret dont les clés sont dans sa poche. Que contient ce coffret ? Alexis voit un objet rond, hésite quelques instants, puis se décide : il s’agit d’un oeuf en sucre, qui contient d’autres petits objets, des bonbons anisés. On ouvre le coffret : l’oeuf s’y trouve bien ; on le casse : il y a les bonbons. Ce résultat est d’autant plus remarquable, que le duc ignorait la présence de ces bonbons . On se trouve donc ici, non pas devant un phénomène de télépathie, où le voyant aurait puisé l’information dans l’esprit du duc, mais devant un phénomène, beaucoup plus surprenant, de voyance pure.
Les exploits " magnétiques" d’Alexis sont ainsi consignés dans des centaines de récits, provenant de personnes de la haute société, pour l’essentiel des aristocrates. La lucidité qu’on lui prête était parfois si étonnante que la raison vacille à la lecture des rapports, et que les esprits les plus ouverts sont tentés par l’incrédulité. La seule explication alternative est que l’on avait affaire à un prestidigitateur exceptionnel qui disposait, à chaque séance, de comparses. Cette hypothèse fut évidemment envisagée, et pour la tester on fit appel au fameux Robert-Houdin, le maître des prestidigitateurs du siècle dernier, et même sans doute le plus étonnant prestidigitateur de tous les temps. Robert-Houdin rencontra deux fois Alexis. Venu avec l’idée qu’il allait épingler un escroc, il resta pantois et attesta par écrit que les phénomènes produits par Alexis ne relevaient pas de la prestidigitation. Que penser de ce prodige ? La singularité des cibles qu’Alexis parvenait à décrire, et la précision de ses descriptions, permettent d’éliminer l’hypothèse d’une suite continuelle de coups de chance. Elle rend également peu probable l’idée que le somnambule parvenait à chaque fois à capter des indices en faisant parler ses consultants. Ce point est important car pour les anthropologues contemporains, la voyance relève essentiellement du "captage dialogal". Avec l’habileté d’une personne entraînée, le voyant "amorcerait la pompe" par des propos flous et généraux dans lesquels le consultant projetterait ses attentes. Mais ce modèle, s’il rend bien compte de la pratique usuelle de la voyance, ne peut expliquer les performances d’Alexis. Ainsi, à Brigthon, en 1849, on amène au jeune français une boîte scellée contenant un texte. A la stupéfaction générale, ce dernier parvient à le lire : " les mandolines ont résonné sous le balcon". Aucun captage dialogal, aussi habile soit-il, ne permet de trouver ce genre de phrase improbable en quelques minutes. Reste donc, pour rendre compte d’une partie des réussites d’Alexis, l’hypothèse du compérage. Seulement, il aurait fallu que le somnambule dispose d’une véritable armée de compères. Par exemple, pendant les séances de Londres en juin-juillet 1847, et de Brighton en janvier 1849, les consultants avaient été triés pour former une sorte d’échantillon de la haute société britannique : il y avait des médecins, des Lords, des écrivains, des philosophes, etc. Pour soutenir Alexis pendant ces séances, il aurait fallu des dizaines de comparses, il aurait même fallu, pour certaines séances, que presque tous les consultants soient complices ! Cette hypothèse d’un trucage généralisé, organisé par une organisation occulte, relève du roman. A ces difficultés s’ajoute le problème de l’origine sociale des consultants. On n’imagine pas le duc de Montpensier, ou Lord Adare, se faisant les comparses d’un jeune saltimbanque. De plus, quand Alexis commence ses démonstrations, il n’a que quinze ans ; et l’idée que cet apprenti graveur aurait dès ses débuts disposé d’ une équipe de comparses appartenant à la haute aristocratie, est particulièrement absurde. Finalement, l’hypothèse du compérage, qui est toujours soutenable cas par cas, est insoutenable prise en bloc : si, pendant douze ans, Alexis avait disposé d’une équipe de comparses, un jour ou l’autre, cela se serait su. Or je n’ai trouvé aucun nom, aucune confession, aucune suspicion étayée. Aussi le cas d’Alexis reste-t-il une énigme. Et l’on ne peut que regretter que l’Académie de médecine n’ait pas essayé de tester les dons de ce jeune prodige, malgré la demande qui lui fut faite à plusieurs reprises. Une occasion de sonder les potentialités cachées de l’être humain a ainsi été perdue.
On a vu, parmi les quelques exemples que j’ai donnés plus haut, Alexis décrire avec succès une cible située à distance, à la demande du duc de Monpensier. Cette capacité, que l’on appelait alors le "voyage magnétique", et que les parapsychologues nomment de nos jours le remote viewing, était particulièrement développée chez Alexis. Elle n’a pas peu contribué à sidérer ses contemporains, et à les convaincre de la réalité des dons du jeune somnambule. A titre d’exemple, je ne résiste pas au plaisir de vous citer longuement un cas qui nous est rapporté par un aristocrate anglais, le révérend Townshend. Ce prêtre anglican, qui appartient à la haute société britannique, est un intime de Dickens, qui sera d’ailleurs son exécuteur testamentaire. Comme une santé fragile ne lui permet pas d’exercer son ministère, il vit entre sa résidence londonienne et sa propriété de Lausanne, au bord du lac Léman, et se consacre à ses passions, la peinture, la poésie, et l’étude du magnétisme animal, sur lequel il a déjà écrit deux ouvrages. Un soir d’octobre 1851, comme il est de passage à Paris, il en profite pour rencontrer Alexis à l’improviste, afin d’ observer par lui-même des dons dont il a entendu parler, mais dont l’étendue le laisse perplexe. Alexis se plie de bonne grâce à la requête du visiteur étranger, dont il ignore l’identité. La conversation se passe en français. Marcillet, le magnétiseur habituel, se retire, afin de ne pas donner prise au soupçon de compérage, et laisse les deux hommes seuls. Alors Townshend envoie Alexis " visiter" sa maison près de Lausanne :
Dès que Marcillet a été parti, j’ai commencé à tester la clairvoyance d’Alexis, pour ce qui concerne la vision des endroits éloignés. Je lui ai demandé s’il voulait visiter ma maison par la pensée. Il m’a dit aussitôt : " Laquelle ? Car vous en avez deux ! Vous avez une maison à Londres, et une autre dans la campagne. Par laquelle voulez-vous que je commence ? " Je lui ai répondu : "par la maison de campagne". Après une pause, Alexis a dit : " j’y suis ! " . Alors, à ma surprise, il a ouvert grand ses deux yeux, et a porté autour de lui un regard fixe ( strared about him). J’ai vu qu’il avait le regard fixe d’un somnambule. " Autant que j’aie pu m’en rendre compte, il n’ a jamais une seule fois changé la position fixe de ses paupières pendant tout le temps où il s’essayait à la clairvoyance à distance. Ses pupilles semblaient dilatées, ternes, et ne manifestaient aucun mouvement d’activité consciente."Bien, ai-je demandé, que voyez-vous ?" " Je vois, dit-il, une maison d’importance moyenne. Il s’agit d’une maison, pas d’un château. Il y a un jardin autour. Sur le côté gauche il y a une maion plus petite, sur la propriété." Tout ceci a été dit au milieu d’inspirations, avec quelque effort, et un halètement entrecoupait chaque phrase. J’avoue avoir été surpris de la précision de la description de la maison que je possède près de Lausanne, particulièrement de la mention de" la petite maison sur le côté gauche" , où, selon la coutume suisse, habite ma propriétaire. C’est, en fait, un trait distinctif des lieux, impossible à deviner pour quelqu’un qui ne les a jamais vus. L’exactitude de la description a renforcé ma conviction. "Maintenant, ai-je dit à Alexis, quel paysage voyez-vous ?"- De l’eau, de l’eau, répondit-il avec précipitation, comme s’il voyait le lac qui, en effet, s’étale sous mes fenêtres. Puis : " Il y a des arbres en face tout près de la maison" . Tout cela était exact. " Bon, lui dis-je, nous allons pénétrer dans le salon. Qu’y voyez-vous ?" Il a regardé autour de lui ; et il a dit ( quand je ne me souviens plus des mots exacts, je les donne en anglais) : " Vous avez de nombreux tableaux sur les murs. Mais c’est curieux, ils sont tous modernes, sauf deux." - "Pouvez-vous me dire les thèmes de ces deux tableaux ?" - "Oui. L’un représente la mer, l’autre est un sujet religieux."Devant cette précision extrême, j’ai ressenti une sorte de frisson. J’ai été encore plus étonné quand Alexis a entrepris de me décrire avec minutie le sujet religieux en question, lequel se trouve être un tableau que j’avais peu de temps auparavant acheté à un réfugié italien, et qui possède des particularités nombreuses et frappantes. Il a dit aussitôt : " Il a y a trois personnes sur le tableau - un vieillard, une femme, et un enfant. Est-ce que la femme serait la Vierge Marie ?( Il s’est interrogé à haute voix, comme s’il réfléchissait ). Non ! Elle est trop vieille. Il a continué de la sorte, en répondant à ses propres questions, pendant que je restais parfaitement silencieux. La femme a un livre sur ses genoux, et l’enfant montre avec ses doigts quelque chose qui se trouve dans le livre ! Il y a une quenouille dans l’angle. Effectivement, le tableau représente sainte Anne en train de d’apprendre à lire à la vierge Marie, et tous les détails de la scène étaient corrects. J’ai demandé : " sur quoi le tableau est-il peint ?" Alexis a répondu : " ce n’est ni sur de la toile, ni sur du cuivre. C’est sur une curieuse substance". Après un moment de réflexion, il a commencé à frapper la table avec les jointures de ses doigts, comme s’il essayait de vérifier la nature de la substance en question. Alors il s’est exclamé : " c’est sur de la pierre."(Effectivement le tableau a été peint sur du marbre noir.) " Maintenant, a -t-il continué, je regarde ce qu’il y a derrière. C’est d’une curieuse couleur, entre le noirâtre et le gris. (Derrière le tableau la pierre a excatement cette couleur .). C’est rugueux. Tiens, a-t-il ajouté, c’est bombé." Cette dernière particularité aurait convaincu le plus incrédule. La tableau avait été difficile à encadrer, à cause de la forme bombée de la plaque de marbre sur laquelle il est peint. Ensuite, Alexis a donné de nombreux détails précis concernant ma maison de Norfolk Street. Il a donné une description exacte des deux servantes, l’une jeune, et l’autre âgée. Il a dit que dans mes deux résidences, il n’habitait personne, si ce n’est des gens de maison. (In neither of my abodes there were any but servants), ce qui est exact. Il a semblé prendre plaisir à décrire avec minutie la jeune servante, qu’il trouvait jolie. Il n’a fait aucune erreur pour ce qui concerne la couleur de ses yeux, de ses cheveux, etc. Il m’a dit que, derrière ma maison, se trouve un parc - " un parc qui ne vous appartient pas", a-t-il ajouté avec un sourire. Quand je lui ai demandé s’il voyait quelque chose de remarquable dans le style du mobilier, il m’a répondu : " remarquable si vous voulez. Mais on le voit assez souvent. C’est du style Louis XIV. Puis il a décrit la bibliothèque qui jouxte le salon. Il m’a dit que les fenêtres du salon étaient des fenêtres en saillie, et il a décrit avec précision le cadre d’un miroir sculpté par Grinling Gibbons, qui se trouve sur la cheminée. " La glace, a-t-il déclaré, est petite en comparaison de la bordure. Il y a des fleurs, des fruits, toutes sortes de choses sculptées. "Puis, soudain, il a ajouté : " je vois un portrait qui se reflète dans le miroir. ( ce qui est tout -à-fait exact). Je lui ai demandé de le décrire.Il n’a pas commencé par donner le thème du tableau, mais il a semblé frappé, tout d’abord, par le portrait de la femme qui y figure. " Elle a un corsage rouge, elle porte une draperie noire, ou plutôt brun foncé." Il a continué à décrire les deux enfants , puis, soudain, il a déclaré : " C’est aussi un sujet religieux, une sainte famille". Je lui ai demandé le nom du peintre. Il a d’abord semblé perplexe. Puis il a dit : " il est mort depuis longtemps. " Finalement, il a murmuré, d’une voix caverneuse : Raphaël, et s’est affaissé dans son fauteuil, comme s’il était épuisé par quelque effort. Le fait est que le nom de Raphaël est écrit en lettres d’or sur l’ourlet du vêtement de la Vierge. Puis Alexis a décrit le tableau, de chaque côté de la Sainte famille. ( There is only one on each side )", a-t-il dit. Sur la droite il y a un thème marin une tempête. Sur le tableau, de gauche, il a été plus long. Il a commencé par le décrire purement et simplement comme " un intérieur". Mais, pressé par mes questions, il a donné la description la plus exacte possible d’une oeuvre de Morland, que, effectivement j’ai accrochée à cet endroit. L’intérieur de l’écurie - l’homme avec une brouette, et le cheval gris couché sur le sol - ont été décrits avec précision. Alexis a semblé prendre le cheval en pitié, et a ajouté une étonnante touche finale à sa description en déclarant : " Pauvre bête ! Il a des blessures sur les flancs !"
Quelques précisions sur les faits évoqués. Un chercheur anglais, M. Guy Lyon-Playflair, après avoir lu mon livre, s’est rendu au musée où Townshend a légué sa collection, et il a ainsi pu retrouver deux tableaux qui ont servi de cibles à Alexis. Sur le premier on voit, sans doute possible, la Vierge à l’enfant, avec le nom Raphaël écrit en petites lettres sur l’ourlet du vêtement de la Vierge. Sur le second, on voit l’homme à la brouette, et le vieux cheval couché dans la grange, avec des plaies au flanc. Ici, toute projection de ressemblance peut être exclue, la description est exacte. Il reste donc une hypothèse, et une seule : c’est que le révérend Townshend, un aristocrate britannique, un intime de Dickens, s’est fait le complice d’un jeune saltimbanque parisien. La réduction devient donc de plus en plus délicate. Bien entendu, ce n’est pas à partir d’un fait isolé de ce genre que l’on peut trancher une question aussi difficile, mais par l’insistance d’une masse de faits analogues, couplée à des expériences conduites ici et maintenant. Je m’attarde cependant sur ce point parce que la question de la réalité, dans certains cercles intellectuels, paraît aujourd’hui saugrenue et dépassée. A mes yeux, il s’agit là d’une manoeuvre dilatoire, d’une stratégie d’évitement, et il n’est pas nécessaire de réfléchir très longtemps pour entrevoir les immenses conséquences anthropologiques qu’entraîneraient ces faits de clairvoyance, dès lors qu’ils seraient suffisamment attestés. Or, il se trouve qu’au XX° siècle, d’autres clairvoyants, comme Ossowiecki, Gérard Croizet, Ingo Swann, ou Mac Moneagle, se sont avérés capables de performances comparables à celles que je viens de relater, mais dans des conditions de contrôle évidemment très supérieures. Un cercle herméneutique peut donc se mettre en place, à travers lequel le passé et le futur s’épauleront et se contrôleront mutuellement.
Je voudrais pour conclure, en laisant de côté la question de la réalité, me donner la liberté de commenter certains processus que l’on peut observer pendant ces voyages magnétiques. Un trait revient sans cesse dans les rapports : c’est qu’Alexis vit et mime avec son corps les événements qu’il est amené à relater. Cette attitude revient si souvent dans les récits, que l’on a l’embarras du choix. S’agit-il par exemple d’un chien qui menace la personne vers laquelle on lui demande de se porter ? Avant même d’avoir compris qu’il s’agit d’un molosse, il tremble de peur et imite tous les mouvements de l’animal. La cible vers laquelle on le dirige est-elle la tête d’un mort ? Dès le début du test, avant même de prendre conscience de ce qu’il palpe, la terreur l’envahit, il hurle de peur. Un aristocrate anglais, Lord Fitzpatrick, l’envoie-t-il visiter sa résidence de Florence ? Il se porte aussitôt à la fenêtre pour voir le paysage avoisinant. Une dame lui demande-t-elle de lui décrire le bateau sur lequel elle est venue des Indes ? Il pénêtre à sa suite dans le navire. De même, chez Alexandre Dumas, quand Jules de Lesseps l’emmène visiter en esprit le palais du Bey à Tunis, il emboîte le pas du diplomate et voit devant lui s’écarter le garde du corps qui barrait l’entrée. Décrivant le frère d ’une dame, qui habite aux Indes, il imite son tic continuel : rejeter sans cesse en arrière ses longs cheveux. Quand le Révérend Townshend lui demande sur quoi est peint son tableau, il frappe la table avec la jointure de ses doigts, " comme s’il essayait de vérifier la nature de la substance en question. " Quand un célèbre médecin parisien, le comte de Vimont l’invite à se porter dans sa bibliothèque, il imite l’expression du buste d’Homère qui s’y trouve. Quand, enfin, la fameuse actrice Céleste Mogador le consulte pour un vol dont son amant Robert vient d’être la victime, il voit aussitôt où habite la voleuse, et se met à marcher comme s’il la suivait :"Pouvez-vous me conduire près d’elle ?" ; demanda Robert, émerveillé comme moi de ce qu’il entendait. "Oui, dit-il, attendez." Il fit tous les détours comme s’il marchait, puis nous dit : " Nous voici rue B. C’est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge au quatrième. Oh ! Elle n’y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa sœur, la robe d’hier est sur le lit." - "Mais, dit Robert, la voyez-vous ? Qu’a-t-elle fait de la bourse ?" - "Attendez que je la suive ! Tiens, c’est une actrice, non, ce n’est pas un théâtre ; il y a beaucoup de monde et l’on chante, elle va sortir."
En octobre 1843, Alexis est à Rouen avec Marcillet, et, pendant une séance, un consultant incrédule le prie de se porter dans son bureau et de le décrire. Le jeune clairvoyant satisfait à sa demande avec un luxe de détails. " Dans votre chambre, il y a un bureau, mais ce bureau ne touche pas le mur ; il y a tout juste la place de passer, en se serrant un peu, comme ceci." Et, ajoute l’auteur du rapport, Alexis se lève et marche près de la table de jeu, "comme un homme qui craint de heurter une muraille tout proche de lui". L’instant d’après, il repère au mur un pistolet d’apparat ; et, pour vérifier si, comme il le pense, l’arme est neuve, à la demande de Marcillet, il arme les chiens. De tout cela, Alexis est parfaitement conscient. Dans l’analyse qu’il a donnée de sa propre pratique, il a beaucoup insisté sur cette faculté de sympathiser à distance avec les êtres et avec les choses, qui semble à ses yeux absolument essentielle. Or il y a là un trait que l’on retrouve chez les autres voyants qui s’illustrent dans le remote viewing, un trait révélateur d’une forme d’expérience pour lequel la psychologie occidentale ne possède pas les concepts appropriés, mais que l’on trouve fréquemment attestée chez les peuples dits primitifs, et qui peut nous suggérer quelques remarques d’un ordre plus général. Un mot vient immédiatement à l’esprit pour caractériser les processus mentaux mis en oeuvre par le clairvoyant : celui d’intentionnalité, que je prends ici, non pas dans le sens technique qu’il revêt pour les philosophes, mais en son sens usuel. C’est délibéremment, par un acte passionné, conscient et volontaire, qu’ Alexis se dirige vers une cible. Rappelons, une dernière fois, l’étrangeté de sa démarche - une étrangeté qu’à force d’habitude nous finissons peut-être par ne plus apercevoir. Au clairvoyant, on désigne sans préavis un X, un pôle vide : une personne, un lieu, un objet, un événement, passé , présent, ou, plus rarement, futur, connu ou inconnu du consultant, chargé de sens ou indifférent. L’instant d’avant, la cible en question lui était aussi étrangère et indifférente qu’elle pouvait l’être au commun des mortels. Mais il a suffi de solliciter son attention et son désir pourqu’en quelques minutes il soit traversé d’images, de sensations parfois très violentes, et pour que la cible, par palliers successifs, sorte du brouillard, puis atteigne, dans certains cas, une netteté absolue. L’intentionalité, ici, caractériserait le pouvoir que semble se donner la conscience de "plonger" où elle veut dans le réel, de "se rendre" où elle veut dans l’univers, ou, du moins - mais cette restriction est essentielle - dans une bulle spatio-temporelle à l’échelle de laquelle se déroule la vie humaine. Prise en ce sens, la notion comprend à la fois moins, et plus que ce qu’entendent par là les philosophes. Elle comprend évidemment moins, car, à réfléchir depuis un siècle sur l’intentionalité, sur le rapport de la conscience et de l’objet, les diverses écoles de la phénoménologie sont descendues dans des profondeurs qui déroutent totalement le sens commun ; et les techniciens de ce langage ne peuvent que nourrir une certaine condescendance à l’égard d’un usage de la notion d’intentionalité si approximatif, si proche de l’usage commun, si "englué" (selon la terminologie consacrée) dans la couche de la psychologie. De plus, dans le meilleur des cas, les phénomènes présentés dans ce livre ne feront, à leurs yeux, qu’illustrer l’intentionalité propre à tout acte de conscience, de même qu’aux yeux de Freud les processus de la télépathie ne faisaient rien d’autre qu’illustrer le travail du rêve .
Mais la notion d’intentionalité utilisée ici déborde aussi l’usage courant qu’en font les philosophes, pour la bonne raison que la métagnomie transgresse les limites dans lesquelles ces derniers continuent de penser la conscience, qui sont celles, tout bonnement, du sens commun occidental. Examinons, à titre d’exemple, les positions divergentes d’ Husserl et d’Heidegger. Pour le premier, la conscience est d’abord "encapsulée" dans une sorte de sphère intérieure subjective, puis, ensuite seulement, va constituer la sphère des objets. Pour le second, au contraire, c’est le cercle des choses qui " s’autodéclare" , qui "prend l’initiative" pour faire surgir, comme en son creux , la présence humaine . Mais, malgré ces divergences, chez ces deux philosophes, la sphère de la présence humaine reste emprisonnée dans des limites qui sont celles du sens commun occidental, et les discussions et les divergences portent seulement sur la direction des échanges à l’intérieur de la sphère en question. Or, Alexis, qui n’ a pas fait d’études de philosophie, a beau s’en tenir à la conscience commune, il a beau ne pas s’interroger sur la relation entre "l’objet comme tel et le sujet comme tel", ou sur "le fait même qu’il y ait des représentations", ce qu’il met en oeuvre viole les limites de cette sphère : parfois, il se "souvient" d’ un événement dont il n’ a jamais eu connaissance, voire d’un événement futur ; il ressent les douleurs d’un inconnu ; tout en étant dans la pièce ou s’effectue la séance, tout en répondant aux questions que lui posent ses consultants, il est "ailleurs", en empathie partielle avec la personne vers laquelle on l’a dirigé, et ainsi de suite. Bref, il y a élargissement, démultiplication de la sphère de la présence. Pour désigner le mode de présence ici mis en oeuvre, la notion de Da-Sein semble inadéquate, il faudrait inventer un concept nouveau, parler de Da-fort-Sein , de bi ou de pluri présence, comme le faisait Lucien Lévy-Bruhl pour désigner certains modes d’exérience propres aux peuples archaïques. Etrange chassé croisé, dû à une ignorance réciproque : tout en cherchant à se déprendre de la conception commune de la conscience, la phénoménologie contemporaine se cantonnerait dans les limites prescrites par la science occidentale, par le sens commun occidental ; inversement la métapsychique, tout en se contentant trop souvent de la conception banale de la conscience, ébranlerait ces cadres... Cette situation n’est pas sans évoquer celle de la psychanalyse au début du XX° siècle. Les philosophes ont (souvent à juste titre) objecté à Freud qu’il se contentait de la conception commune de la conscience, et ils ont fait la fine bouche. Et pourtant la puissance des matériaux de l’inconscient était telle que la philosophie, qu’elle le veuille ou non, a dû subir l’onde de choc de l’invention freudienne.
Pour en savoir plus :
Somnambulisme et médiumnité, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999 (Deux tomes). Voir : Une histoire des sciences psychiques
Un voyant prodigieux, Alexis Didier (1826-1886), Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. Voir : Le clairvoyant Alexis Didier (1826-1886) : lucidité magnétique et paradigme optique
Devenez savants, découvrez les sorciers, lettre à Georges Charpak, Editions Dervy-Sorel, 2004. Extrait : Devenez savants : découvrez les sorciers, Lettre à Georges Charpak
* Ce texte est la version écrite d’une conférence de Bertrand Méheust donnée à l’Abbaye de Fontevreau en juin 2004 lors d’un colloque de psychiatrie.