0640 - Bernard d'Espagnat
Bernard d'espagnat, le physicien du réel voilé
et aussi - par Nicolas Witkowski dans mensuel n°298 daté mai 1997 à la page 24 (2105 mots) | Gratuit
Bernard d'Espagnat, 75 ans, ex-directeur d'un des laboratoires de physique théorique de l'université Paris-Sud, s'apprête à recevoir son épée d'académicien. Non pas à l'Académie des sciences mais à celle des sciences morales et politiques - « la seule où l'on parle de philosophie ». Itinéraire d'un physicien-philosophe incernable et non-séparable.
On m'avait prévenu : avec lui, pas de discussions de café du commerce ! Voilà une bonne minute que Bernard d'Espagnat, la tête gravement penchée vers le sol ciré, prépare sa réponse à ma question. Le temps s'allonge dans cette grande pièce où la lumière de la rue d'Assas, tamisée par un long voilage, suffit tout juste à faire vibrer les touches de rose fauve et de vert émeraude des tableaux impressionnistes de Georges d'Espagnat, son père. Sur celui qui me fait face, une femme se penche sur un berceau où s'éveille un enfant. Lui.
« Je crois n'avoir jamais touché un ballon de ma vie » dit-il soudain en se redressant, sur un ton parfaitement mesuré. Une chevelure blanche, des lunettes qui brillent dans la pénombre. « Mes jeux étaient plus calmes et plus contemplatifs. Il y avait les paysages du Quercy de mon enfance, la poésie, une vie émotionnelle intense, puis il y eut la géométrie ». Sans cassure. Son père lui lisait Baudelaire, sa mère Musset et Bergson, lui décida de faire son trou en mathématiques, « mais pas pour devenir riche ou conquérir le pouvoir ».
Voilà comment un petit garçon sage en vient à passer le bac philo avec mention bien et le bac mathélem avec mention très bien, avant d'intégrer l'Ecole polytechnique en 1942 « parce que je ne savais pas vraiment ce que je voulais, sinon me faire une idée du monde, de la réalité, de Dieu, et que pour cela la philosophie pure ne suffit pas ». Polytechnique n'était certes pas à l'époque le meilleur endroit pour se lancer dans la recherche en physique qu'il découvrit à cette occasion, ni la France le pays le plus indiqué. « La mécanique quantique n'était enseignée nulle part. Seul Louis de Broglie donnait un cours d'optique électronique - une façon pour le moins folklorique d'aborder la question. D'autant que de Broglie, gentil mais timide et lointain, incitait ses élèves à se débrouiller tout seuls... ». Louis Leprince-Ringuet, plus coopératif, invite le jeune physicien à s'initier aux mystères des rayons cosmiques puis l'envoie chez Enrico Fermi, à Chicago. Las, le grand Fermi est accaparé par la construction d'un accélérateur et n'a guère de temps pour la théorie. « J'étais très malheureux à l'université de Chicago - dont les alentours étaient un vrai coupe-gorge -, et Fermi était trop américain pour mon goût : il cultivait son petit jardin, le dimanche, en salopette ». Qu'à cela ne tienne : Leprince-Ringuet envoie l'aspirant théoricien quelque peu déçu faire un pèlerinage à la Mecque de la physique, à Copenhague, chez Niels Bohr où se trame ce qui va devenir la division de physique théorique du futur CERN. « Bohr était charmant. Il nous reçut dans son palais baroque, très laid, avec jardin d'hiver et salle de banquet, que lui avait offert la fondation Carlsberg ». Mais c'est encore un rendez-vous manqué.
Trop jeune, d'Espagnat n'ose pas trop philosopher avec le principal artisan de « l'interprétation de Copenhague » de la physique quantique. Il doute même que cela ait donné quoique ce soit : « Bohr était à l'époque obsédé par la dissémination de l'arme nucléaire. Il accrochait par le revers du veston tous les diplomates qui passaient par là, et qui n'y comprenaient rien ».
Les baraquements près de l'aéroport de Genève, où croît peu à peu au milieu des années 1950 l'embryon du CERN, sont autrement stimulants. Avec Jacques Prentki, puis Roland Omnès et Abdus Salam, d'Espagnat, premier physicien théoricien du CERN à Genève, applique la théorie des groupes à la classification des particules étranges, participant activement au mouvement d'idées qui mènera, quelques années plus tard, à la notion de quark. Mais alors même que la physique, devenue pleinement expérimentale, manipule avec dextérité les particules élémentaires, le physicien d'Espagnat, nommé professeur à la faculté d'Orsay, revient à la philosophie. La retentissante querelle Bohr-Einstein des années 1930, touchant aux fondements de la mécanique quantique était, pour la plupart des physiciens, une affaire classée. Les scrupules d'Einstein, qui ne se décida jamais à abandonner l'idéal réaliste de la physique classique, n'avaient-ils pas été balayés par l'interprétation de Bohr, selon laquelle la physique, au lieu de prétendre décrire le réel, devait se contenter de prédire les phénomènes ?
On se moquait bien que la théorie quantique fût « complète » ou dissimulât des « variables cachées locales », puisque ses prévisions ne cessaient d'être vérifiées avec une démoniaque précision. Devant la puissance opérative de la théorie quantique, on en était venu à faire la sourde oreille à ce que le mathématicien René Thom appellera plus tard le « grand scandale intellectuel du XXe siècle ». Dirac n'en pensait rien, persuadé que la théorie quantique serait tôt ou tard remplacée par une autre et que ces problèmes-là disparaîtraient du même coup. Seuls Schrödinger « c'est un de mes grands regrets que de ne l'avoir jamais rencontré... », son chat, Wigner et David Bohm restaient aux aguets. D'autres oreilles se dressèrent outre-Atlantique lorsque d'Espagnat, « moins préoccupé de découverte que de compréhension », publia en 1965 ses Conceptions de la physique contemporaine.
Des conceptions qui trouvent aussitôt un écho chez l'Américain Abner Shimony et le Britannique John Bell, dont les « inégalités » montrent que le problème du réalisme, loin d'être purement philosophique, peut être réglé de façon expérimentale. De la philosophie expérimentale ! D'Espagnat se trouve soudain dans l'oeil de son propre cyclone. Il organise illico écoles d'été et colloques, remue ciel et terre pour financer une expérience très atypique qui ne vise à confirmer ou infirmer aucune théorie formelle, puis encourage vivement un jeune et brillant thésard de l'Institut d'optique, Alain Aspect, à réaliser le test crucial qui va dire si la réalité est en elle-même « locale » et « séparable » ou si, au contraire, ainsi que la physique quantique semble le suggérer, localité et séparabilité relèvent essentiellement, comme les couleurs et les goûts, de nos modes humains d'appréhension. En d'autres termes, la physique quantique et toutes les théories apparentées décrivent-elles fidèlement le réel ? La réponse tombe comme un couperet en 1982 et, contrairement aux attentes de Bell et Shimony, elle est négative : il est impossible de concilier la notion d'une réalité locale et séparable avec les données expérimentales. Si l'on prétend décrire un tel réel il faut donc construire un modèle réaliste explicitement non-séparable et non local... Or quelques-uns sont disponibles sur le marché de la théorie physique, mais aucun ne s'impose vraiment. Quels que soient ses succès dans la prédiction d'observations, la physique ne peut donc plus prétendre décrire le réel « tel qu'il est vraiment ». Tout au plus donne-t-elle de ce « réel voilé » quelques fugitifs aperçus.
« Enfin du nouveau - et du solide - depuis l'interprétation de Copenhague ! » reconnaissent les rares physiciens intéressés par les fondements conceptuels de la physique quantique. « Bravo ! » s'exclament poliment les autres, qui s'empressent de retourner vers leurs accélérateurs pour manipuler leurs quarks et leurs bosons sans plus s'inquiéter de leur manque de réalité, mais se condamnant du même coup à une subtile schizophrénie : positivistes dans leur méthode, ils sont réalistes dans leur discours, parlant de quarks et de particules virtuelles comme d'un caillou ou d'un brin d'herbe. « Et puis je ne sais pas trop ce qu'il y a derrière le réel voilé », dit-on dans les laboratoires avec un sourire lourd de sous-entendus. D'Espagnat n'en a cure, voyant dans le manque d'intérêt des physiciens une nouvelle manifestation du gouffre qui sépare la science de la philosophie, « gouffre que les salades des philosophes des sciences ne contribuent pas à combler ! » .
Citant Feyerabend et « ceux qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé », il en viendrait presque à s'énerver. Erreur : il manifeste un certain agacement. « Je ne parle pas, moi, pour secouer le cocotier ».
Quiconque s'est plongé dans ses livres1 - monumentales sommes de précision, de subtilité et de rigueur où il se fraie un passage, à grands coups de grand I et de petit a, dans la jungle des concepts philosophiques - lui reconnaît cette qualité. « Une pensée complexe, exhaustive, extrêmement nuancée » dit Roger Ballian, son ancien collègue à l'université d'Orsay. « Un remarquable travail d'éclaircissement » dit, admiratif, le philosophe et physicien Michel Bitbol2.
D'Espagnat, non-violent hypersensible, déteste la superficialité et ne se sent à l'aise, tel un poisson des profondeurs, que dans un silence propice à la réflexion. Inutile de lui parler de rap il ne connaît pas, mais il déteste les jukebox ou de tel ou tel peintre dans l'air du temps. Tout au plus évoquera-t-il cet « âge d'or, pas si lointain, où il n'y avait pas encore de ministère de la Culture et où les artistes recherchaient la difficulté ». Légèrement misanthrope ? « Pas du tout », explique le physicien Etienne Klein qui l'a initié au Macintosh - il écrivait jusque là au crayon à l'occasion de leur écriture commune de Regards sur la matière 3 . « C'est un vrai bonheur que de travailler avec lui, même si ce n'est jamais facile. Non-local, il ne répond jamais là où on l'attend. Subtil, il fait deux pas en avant et un en arrière plutôt que de foncer vers une conclusion définitive. Trop subtil, il court sans cesse le risque d'être mal compris ».
Car de prémisses en sous-hypothèses, d'Espagnat va jusqu'au bout. Jusqu'à ce réel voilé à partir duquel le raisonnement déductif fait place à l'intuition. Mais le voile - on ne sait pas trop où - finit par se muer en miroir pour réfléchir les conceptions très personnelles de l'auteur sur l'art, la poésie et le progrès de l'humanité. Adeptes du New Age et fanas de la transcendance ne s'y sont pas trompés, qui ont fait leur ce réel commodément voilé : enfin une notion étayée scientifiquement et facilement récupérable, d'autant que d'Espagnat ne refuse pas systématiquement le dialogue avec ceux qui voudraient lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Bien qu'il affirme « congédier » ces importuns et qu'il s'exclame dans Un A tome de sagesse 4 : « Etre récupéré par des spirites ou par des aspirants à un prix du concours Lépine : Dieu ! Eloignez-moi de ce sort ! », cela a suffi au milieu scientifique, prudent, pour soigneusement séparer le d'Espagnat physicien, « très apprécié », du d'Espagnat philosophe, « qui va trop loin ». Un jugement assez voisin de celui généralement porté sur David Bohm qui avait fait le grand saut, sous l'influence de Krishnamurti, de la physique du solide à une totalité indivise et clairement mystique5. Mais quand Bohm, prenant acte de l'inexistence de « variables cachées locales » dans la théorie quantique, postulait l'existence de « variables cachées non-locales », d'Espagnat s'en tient à un réalisme qui, pour être voilé, n'en est pas moins très orthodoxe. Au bout de son chemin, le philosophe reste décidément physicien, et plus critique que jamais à l'égard des physiciens. Lorsque Murray Gell-Mann expose en termes réalistes la théorie des histoires cohérentes en mettant en question la non-localité, il trouve sur sa route un d'Espagnat inflexible... et qui obtient gain de cause.
Derrière son réel voilé, d'Espagnat ne nous désigne expressément ni le dieu de Spinoza ni celui de l'Eglise. « Je crois simplement à une réalité indépendante, à l'existence d'une réalité première par rapport à l'esprit humain, mais que celle-ci ne soit pas pleinement connaissable ne me chagrine pas outre mesure. Bell a été déçu, et Einstein l'aurait été. Je pense quant à moi que l'être humain a besoin d'un horizon - attirant mais inaccessible. Le réel voilé est un tel horizon, et j'admets mal que l'on me dise assoiffé de brumes et de mystères ». Mystique ? Pourquoi pas. Il dit admirer la vie de certains moines, eux aussi en quête d'un horizon inaccessible pour ajouter aussitôt, en bon physicien non-local : « M ais un mysticisme non-échevelé », et celle de ces artistes qui captent, mieux parfois que les scientifiques, des reflets du réel.
A regarder une dernière fois l'enfant d'Espagnat tel que son peintre de père l'a vu, on comprend soudain la logique d'un parcours qui l'a mené de la poésie à la physique quantique, puis de l'épistémologie à l'art, avec cette curieuse naïveté qui lui permet de confier à un ami : « Si c'était à recommencer, je serais chauffeur de taxi ... pour avoir le temps de réfléchir à la controverse Bohr-Einstein ».
Par Nicolas Witkowski
À la recherche du réel - Le regard d’un physicien
Qu’est-ce que la réalité?
Le physicien Bernard d’Espagnat aborde ici la question du « réel », défendant l’idée qu’il est indispensable de la traiter en tenant compte des leçons de la physique contemporaine. Il montre l’incompatibilité de celle-ci avec des notions tenues à tort pour évidentes et examine les conséquences philosophiques que cela paraît impliquer. Ce livre est aussi une brillante initiation aux problématiques de la physique, science qui entre toutes a connu récemment les plus grands bouleversements.
Bernard d’Espagnat : Membre de l’Académie des sciences morales et politiques, professeur émérite de l’Université Paris-Sud Orsay et membre de l’Académie internationale de philosophie des sciences (Bruxelles).
Présenté par Étienne Klein: « Je suis heureux de préfacer la réédition de ce texte important, qui fut prophétique en son temps. Il n’a pas pris une ride. Beaucoup de choses se sont passées en physique depuis sa première parution, mais il n’a rien perdu de sa profondeur ni de sa vérité. »